Parce qu'on pleure ; et quand on est dans un train bondé et qu'on pleure, on a l'air con. Alors on sèche ses larmes, du moins on essaie, parce que tout le monde nous jette un regard, aussi furtif soit-il. On a la musique dans les oreilles, triste bien entendu ; et on regarde dehors, le soleil sur la plaine, la vitesse du train, et chaque kilomètre qui nous éloigne de Là. Et on se dit que c'est idiot de pleurer, alors on arrête, et on esquisse un semblant de sourire. Mais everywhere I look, I see your eyes. Alors on se remet à verser une larme, puis deux, puis plusieurs. Enfin, on fait un battement entre deux correspondances, une heure et demi. Alors on se met dehors sous le soleil et on essaye de lire ; mais on n'y arrive pas. Chaque lettre, chaque mot nous reviennent en fait sous la forme d'un visage, d'un des leur. Alors on ferme la revue énervé, à cause de la concentration qui nous fait défaut. On range tout, et on écoute le silence, en essayant d'entendre les voix de chaque visage. Un sourire, une odeur, un souffle qu'on pourrait presque percevoir, avec de l'imagination. Mais on se rend compte que rien n'est ici, ni sourire, ni odeur, ni souffle, et qu'on a sa solitude pour seule compagnie. C'est assez difficile de se dire qu'on ne reverra pas des personnes chères à nos yeux pendant une longue année. Surtout quand on les aime comme tel est le cas. On vit avec le sentiment qu'une éternité nous sépare, et qu'on ne verra jamais le bout.
Mais le bout, il arrivera, n'est-ce pas ? Je reviendrai, en train ? Et vous viendrez m'accueillir à la gare et m'étouffer de vos étreintes, pas vrai ?
